Espace et temps: moyens de formation
dans les écoles catholiques

Julieta Beatriz Ramos Desaulniers


Historical Studies in Education/Revue d’histoire de l’éducation 9:2 (Fall/automne 1997)

Cet article vise à montrer comment les représentants de l’Église ont formé le travailleur urbain qui habitait Porto Alegre, la capitale de l’État du Rio Grande do Sul (Brésil) et ses banlieues entre 1920 et 1970. (1) Il part du présupposé qu’une telle entreprise, avec ses ruptures et solutions de continuité, s’est fondée sur l’occupation contrôlée des temps et des espaces vécus par les apprenants et s’est associée dans le temps, de façon interactive et/ou associative, à la dynamique structurelle des domaines social, économique et politique. À cette fin, l’on suppose que:

Le processus d’industrialisation et d’urbanisation, qui s’intensifie dans l’État du Rio Grande do Sul à la fin du dix-neuvième siècle, plus particulièrement à Porto Alegre, en vint à dépendre de la résolution de toute une série de problèmes qui entravaient le développement des villes. Parmi ces problèmes se détachait le besoin de transmettre, de façon régulière et systématique, les normes, les valeurs et les attitudes liées aux dispositions qui conformaient et distinguaient l’habitant de la ville par rapport à ses homologues du milieu rural.

Ce type d’entreprise appelait la mise en œuvre de processus de formation institutionnalisés, comptant une structure et une organisation matérielle et de gestion susceptibles de répondre aux principales conditions pour ainsi favoriser la production d’individus aptes à la vie et au travail dans les villes. l’Église Catholique et ses représentants furent les précurseurs de ce type d’initiative, fondant et dirigeant plusieurs œuvres à Porto Alegre dès la moitié du dix-neuvième siècle. l’institution baptisée “Pain des Pauvres,” fondée en 1895 et placée sous la direction des Frères de La Salle en 1916, en fut le cas exemplaire parmi les écoles confessionnelles travaillant à la formation de futurs travailleurs.

La production d’un nouvel habitus, (2) requis par l’avancée de l’urbanisation, engendrait des ruptures dans la formation donnée aux enfants et aux adolescents inscrits dans les institutions d’enseignement, les dites ruptures étant garanties par la mise en œuvre de certaines stratégies: régime d’internat, contrôle rigoureux des espaces et des temps disponibles pour la réalisation des innombrables activités proposées aux internes au long d’une période approximative de dix ans consécutifs, soit entre l’âge de 8 ou 10 ans et celui de 18 ans.

Cette façon de former le citoyen travailleur qui vivait à Porto Alegre souffre une crise majeure à partir de 1970, entraînée par les nouvelles conditions nées de l’interaction entre les divers champs sociaux qui en sont venus à déterminer la restructuration de ce processus de formation.

En termes théoriques et méthodologiques, la reconstitution historique liée à la formation de segments populaires réalisée par les représentants de l’Église Catholique s’appuie plus particulièrement sur les références de Pierre Bourdieu, qui voit dans le rapport entre champ et habitus—des catégories centrales dans le modèle d’analyse avancé par l’auteur—la “seule façon rigoureuse de réintroduire les agents singuliers et leurs actions singulières" sans tomber dans l’histoire factuelle. (3) Nous fournirons plus de détails sur ces éléments tout au long de notre exposé.

Les données utilisées se fondent essentiellement sur les informations recueillies en soixante heures d’entrevues (4) réalisées en 1991 auprès d’anciens élèves internes de l’institution Pain des Pauvres âgés de 8 ou 10 ans à 18 ans, entre 1930 et 1970. Les thèmes des entrevues ont été établis selon les activités mises en pratique dans leur quotidien et telles qu’elles étaient définies dans le règlement interne de l’établissement: du réveil, en passant par les tâches à remplir dans les horaires et les espaces préalablement délimités par l’institution, jusqu’aux prescriptions pour la nuit.

production de la ville et de ses habitants

À la fin du dix-neuvième siècle le processus d’industrialisation entraîna une accélération dans la croissance des villes du Rio Grande do Sul, créant donc de nouveaux besoins et de nouvelles exigences. d’autres formes de production sociale se révélèrent nécessaires dans le contexte en cours de structuration, allant de la mise en place de biens et d’équipements offrant les conditions primaires de survie à cette population émergente à la mise en œuvre de supports plus formellement adaptés à la transmission du savoir, devenus dorénavant indispensables au développement de cette nouvelle réalité. Ceci s’avérait d’autant plus nécessaire que la ville symbolisait désormais un nouveau style de vie, réflétant en quelque sorte le moule social dominant des années à venir.

Cette rupture, qui s’étendait à tous les aspects de la vie urbaine dans le Rio Grande do Sul, était étroitement liée au mouvement du capital commercial qui, aux fins de diversification et d’expansion, était désormais investi dans l’industrie. En 1875, l’on comptait d’ores et déjà trente-quatre entreprises ayant reçu le nom d’“industrie.” C’est à cette même époque que furent fondés à Porto Alegre des chantiers navals, des ferblanteries, des fabriques de vinaigre et des brasseries, dont la croissance fut proportionnelle à celle de la population de la ville. Au long de ces cent cinquante premières années d’existence—de 1752 à 1900—Porto Alegre fut le noyau du développement agricole et industriel du centre et du nord de l’État.

C’est à partir de 1890 que cette ville entre de plain-pied dans sa phase d’industrialisation et devient l’un des principaux pôles de développement industriel de l’État. Dès 1895, sa croissance équivalait à celle de l’État comme un tout et l’on y comptait un trentaine de sociétés anonymes. En 1908, le nombre d’établissements commerciaux atteignait 314, employant 15 426 travailleurs; et, en 1916, le nombre d’usines était monté à 9 477, pour un total de 38 488 ouvriers. (5)

Profitant dès lors d’une structure industrielle bien diversifiée—pénétrant le marché de la zone coloniale où elle jouissait d’une position privilégiée et d’une base régionale solide—et ayant épuisé toute possibilité d’expansion sur ce marché, Porto Alegre se lança à l’attaque du marché national. (6)

Allié à ce développement industriel, un autre facteur décisif pour la croissance de la ville de Porto Alegre fut l’immigration, entamée dans les dernières années du dix-neuvième siècle et accélérée tout au long de notre siècle. l’espace urbain lui-même, plus différencié et plus complexe en raison de la croissance démographique—73 674 au début du siècle (7)—donna lieu à des travaux d’assainissement dès cette époque afin de mettre fin aux culs-de-sac et aux régions insalubres et abandonnées. (8)

l’on voit donc qu’à cette époque l’augmentation de la population démunie représente un véritable problème social, attirant l’attention des autorités locales, lesquelles élaborèrent des propositions visant à apporter des solutions à une telle réalité. Selon un rapport soumis à l’Assemblée municipale de la ville, le maire José Montaury souligne que “les difficultés à vivre, conséquence fatale du progrès, comme c’est habituellement le cas dans les grandes villes, se feront sentir et la solution des problèmes sociaux attenant au bien-être de la collectivité doivent recevoir de l’administration publique le maximum de soins, afin qu’elles ne deviennent insupportables.” (9)

En termes politiques, la priorité des gouvernements de l’époque fut l’enseignement primaire dans les écoles publiques, où se déroulaient la propagation de la doctrine positiviste et l’apprentissage d’un métier. Après la séparation de l’Église et de l’État suivant la Proclamation de la République en 1891, les secteurs sociaux travaillant dans l’enseignement avaient carte blanche pour orienter le secteur de l’éducation. En ce sens, un homme politique se manifesta à travers la presse sur les problèmes de la crise sociale et de la neutralité de l’État, soulignant qu’il incombait à ce dernier de “maintenir l’ordre matériel et d’en punir les infractions (. . .) c’est avec la plus grande sympathie que nous assistons aux efforts dignes d’éloge exercés au profit de l’amélioration de la vie des prolétaires.” Des initiatives liés à l’éducation, il remarque: “Loin de nous de vouloir que les pouvoirs publics interviennent dans le débat.” (10)

Ces quelques remarques montrent assez clairement que les conditions de l’instauration de toute initiative quelconque rattachée à la formation des habitants et des travailleurs de la ville étaient données tant par la réalité sociale de Porto Alegre que par la disposition et par l’intérêt des divers pouvoirs constitués à apporter leur soutien à des actions jugées urgentes pour le développement de la ville de Porto Alegre et de ses habitants tout autant que celui des régions voisines.

l’école catholique productrice de citoyen

Les principales œuvres rattachées à la formation du travailleur urbain de Porto Alegre et de ses banlieues furent fondées par des représentants de l’Église Catholique. La genèse de cette entreprise remonte aux diverses initiatives prises vers 1864 (11) par le Père Cacique de Barros, rattaché au Diocèse. Ces actions furent élargies à la fin du siècle, aussi bien par la venue dans le Sud de plusieurs congrégations religieuses que par le discours religieux de cette même époque tenu dans l’Encyclique Rerum Novarum, qui redéfinissait la position de l’Église quant aux activités et aux stratégies de cette institution millénaire auprès des populations les plus démunies.

Parmi les congrégations religieuses installées à Porto Alegre à la fin du dix-neuvième siècle et qui se sont le plus consacrées à la formation des futurs travailleurs, des habitants de la capitale et de ses banlieues, se détachent la congrégation des Frères de La Salle, la congrégation des Frères maristes, la congrégation salésienne, la congrégation des guanelliens et enfin la congrégation murialdine. Ainsi, la congrégation des Frères de La Salle dirige le Pain des Pauvres depuis 1916 après avoir été fondé en 1895 par le chanoine Marcelino Bittencourt qui travaillait auprès du Diocèse de Porto Alegre; de son côté la congrégation des Frères maristes fonde en 1924 le collège Saint-Joseph, fermé en 1964-65; la congrégation salésienne pour sa part fonde la Maison du Petit Ouvrier en 1942 organisée en régime d’internat jusqu’en 1969, lorsque cette institution commence à recevoir les enfants des classes moyennes de la capitale; la congrégation des guanelliens ouvre l’établissement d’enseignement Saint-Louis Guanella en 1951; et, en 1954, la congrégation murialdine fonde le Centre d’Assistance dans lequel s’intègre l’école Saint-Joseph de Murialdo.

Les études et les recherches menées depuis 1988 afin de voir comment l’Église Catholique, par le biais de ses représentants, contribue à la formation du citoyen et du travailleur de la capitale et des villes voisines démontrent que le Pain des Pauvres représente un cas exemplaire (12) dans l’ensemble des écoles catholiques dont l’objectif principal visait la transmission d’un métier susceptible d’assurer une profession à tous leurs élèves, qui deviendraient ainsi “des hommes utiles à la société et à eux-mêmes.” (13)

Il est à noter que, obéissant aux principes de la religion (14) catholique, le Pain des Pauvres, ainsi que les autres écoles catholiques, sont liés à la logique de fonctionnement d’une sphère sociale—le domaine religieux—relativement autonome par rapport à d’autres espaces, possédant ses propres structures qui imposent à ses occupants un type donné de rapports, basés sur des règles précises et sur des jeux propres (15): en l’occurrence les agents subissent une action pédagogique multiforme, destinée à transmettre les savoirs indispensables à une insertion "correcte" dans les rapports sociaux, l’accent portant sur la moralisation et la systématisation des pratiques et des représentations religieuses. (16)

Suivant les pensées de Jean-Baptiste de La Salle (1651-1719)—fondateur de la congrégation des Frères de La Salle et appuyé dans certaines de ses orientations par d’autres congrégations religieuses—"le but de l’éducation a été de tous temps former l’homme parfait. Pour l’enseignement catholique, sa finalité est de former l’homme surnaturel qui pense, juge et œuvre sans cesse et avec cohérence, selon la saine raison illuminée par la lumière surnaturelle des exemples et des doctrines du Christ.” (17)

C’est pourquoi les dimensions de la formation mise en place dans les institutions rattachées au domaine religieux représentaient une proposition sui generis par rapport aux autres modes de production du citadin. C’est d’ailleurs l’entendement de leurs propres représentants lorsqu’ils affirment que “s’il était question de n’enseigner aux enfants que les sciences humaines, les Frères ne seraient pas nécessaires, les professeurs seuls suffiraient. Si nous ne prétendions rien d’autre que la transmission d’une éducation religieuse, nous nous contenterions d’être de simples catéchistes. Notre finalité est intégrale, car nous voulons éduquer, (18) c’est-à-dire instruire les élèves dans leurs devoirs, leur enseigner à les pratiquer, leur transmettre l’esprit et les sentiments du christianisme, les vertus du chrétien et du bon citoyen.” (19)

Les stratégies mises en œuvre pour atteindre ces buts étaient généralement bien spécifiées grâce à un ensemble de procédures qui détaillaient l’action tant du maître que de l’élève pour toutes les activités menées dans le cadre scolaire, à savoir le régime d’internat et l’apprentissage d’un métier, entre autres la typographie, la menuiserie et la mécanique.

L’une des références les plus importantes au processus de formation du Pain des Pauvres, ainsi que dans les autres écoles catholiques, a été l’ouvrage de Jean-Baptiste de La Salle et des premiers Frères, intitulé Conduite des Écoles Chrétiennes, (20) divisé en trois parties. La première aborde tous les exercices devant être exécutés dans l’école, depuis l’entrée jusqu’à la sortie de l’élève; la deuxième présente les moyens, nécessaires et utiles, devant être employés par les maîtres pour instaurer et maintenir l’ordre dans l’école; enfin, la troisième partie est spécifique: (a) aux devoirs du directeur de l’école; (b) aux caractéristiques de l’orienteur des nouveaux professeurs; (c) aux qualités d’un professeur; (d) aux devoirs de l’élève. (21)

L’on voit donc qu’outre son orientation par les contenus de la religion catholique et de l’Église en tant qu’institution millénaire—de caractère universel—la formation du citoyen proposée par les représentants du domaine religieux obéissait également à un ensemble de présupposés dûment systématisés dans les travaux des fondateurs des congrégations ou ordres religieux, tels la Conduite (22) (et d’autres traités élaborés par La Salle sur les devoirs et les normes d’obéissance et de discipline).

Cette manière de former exigeait le développement des capacités individuelles: les élèves devaient être suivis en tout par les maîtres, de façon régulière et constante, y compris dans les activités extra-scolaires. Le système de surveillance se devait d’être rigoureux afin que le maître pût, grâce à sa totale connaissance de l’élève, satisfaire à tout moment ses besoins réels.

Il est évident que la formation mise en place dans ces écoles était dûment articulée aux intérêts des autres champs sociaux, (23) en particulier celui du pouvoir (et où les divers types d’appui viennent d’ailleurs des rapports de dispute que les représentants du champ religieux liés à ces écoles avaient établis avec les agents des autres sphères sociales), qui ont garanti, dans une grande mesure, le maintien des bases matérielles et de gestion de ces institutions.

La construction du Pain des Pauvres est exemplaire encore en ce sens, car de 1916—lorsque les Frères de La Salle en assument la direction—à 1930, les Frères sont parvenus, grâce à un réseau d’appoints des divers secteurs sociaux, à augmenter la capacité d’hébergement et d’alimentation de cinquante à plus de trois cents personnes, entre les internes, les Frères et les employés laïcs, sans oublier l’acquisition des équipements des ateliers et la préservation de ce patrimoine. Cela jusqu’aux années soixante-dix, quand ce travail subit une crise due au type de rapports sociaux, particulièrement dû au processus de sécularisation qui s’intensifie à cette époque. Nous voudrions maintenant détacher plus particulièrement comment l’occupation contrôlée du temps et de l’espace a représenté l’une des principales stratégies du processus de formation des futurs travailleurs mise en œuvre dans le cas illustratif des écoles catholiques—la Pieuse Union du Pain des Pauvres de Saint-Antoine, son nom officiel—dirigée par les Frères de La Salle.

temps et espace: moyens de formation dans les écoles catholiques

Le grand objectif de l’entreprise conduite par des représentants de l’Église Catholique était celui de “former l’homme entier pour, de cette façon, produire un homme nouveau, utile à la société et à lui-même.” Cela supposait l’emploi d’un ensemble de stratégies aptes à insérer une rupture dans “l’habitus" des élèves qui s’inscrivaient dans ces écoles, afin d’assurer les conditions de la production de la forme que ce processus éducatif avait l’intention d’atteindre.

Il ne fait aucun doute que ce fut dans le Pain des Pauvres que les postulats du nouveau discours religieux déclenché en 1891 par la publication de l’Encyclique Rerum Novarum, furent réinterprétés de la façon la plus radicale et la plus hiérarchisée, par le biais de la pédagogie appliquée par les Frères de La Salle, en particulier après 1930. C’est à compter de cette date que les bases institutionnelles devinrent appropriées au plein développement de ce type de formation ayant recours à l’internat fermé pour les orphelins pauvres. On y utilisant en outre des modalités religieuses et disciplinaires ainsi que des pratiques techniques aux temps préalablement et rigoureusement définis et aux espaces clairement démarqués par les limites des murs et des bâtiments, de même que l’obligation de participer aux innombrables activités que l’interne était tenu de faire toute la journée.

Les pratiques religieuses employées par l’institution s’appuyaient sur un système de rapports fortement hiérarchisés, qui garantissait la structuration d’un nouvel habitus, par lequel était rendu opérationnel l’objectif final du nouveau discours: former l’homme intégral, enraciné dans la force divine et capable de servir lui-même et la Patrie. (24)

Cela est clairement démontré par la reconstitution de la routine du Pain des Pauvres après 1930, qui, pratiquement inchangée depuis 1916, incluait cependant une plus grande diversité et quantité de tâches réalisées par les internes, à un rythme beaucoup plus intense, où le temps et l’espace étaient sévèrement contrôlés par les Frères.

Parlant de la routine de l’Orphelinat, un ancien interne se rappelle (25):

Je me réveillais à 6 heures avec le Frère qui sonnait la cloche. Je disais mes prières au pied du lit et après j'allais faire ma toilette; il y avait des lavabos dans le propre dortoir. Après avoir fait le lit, nous descendions en rang à la chapelle pour y assister à la messe (de 6h30 à 7h30). Après, toujours en rang, nous allions prendre le petit-déjeuner au réfectoire; cela durait une quinzaine de minutes. Ensuite, chaque garçon se rendait à son service de nettoyage (les toilettes, balayer les couloirs, etc.) À 8 heures, tout le monde se mettait en rang devant les salles de classe pour commencer la journée d’études. Il y avait deux heures de cours avant la récréation. Mais pour les petits, il y avait classe toute la matinée (les grands, entre 14 et 18 ans, passaient toute la journée dans les ateliers). Après, nous déjeunions et avions une heure de récréation. Et les classes recommençaient. l’après-midi était consacré aux leçons et aux devoirs. Il y avait des cours de dessin, de chant, de géographie, jusqu’à 17 heures. Le catéchisme était donné le matin, la dernière heure avant le déjeuner, quand nous étions déjà un peu fatigués.

Vers 17h30, nous nous réunissions tous dans une grande salle, ça s’appelait études générales. Nos devoirs étaient faits sous la surveillance du préfet. À 19 heures, nous dînions avant la récréation dans la cour jusqu’à 20 heures, heure à laquelle les petits montaient se coucher. Les grands, eux, allaient dans une salle qu’ils appelaient studio: ils y faisaient leurs devoirs et écoutaient la radio.

Tous ces temps, vécus dans différents espaces de l’internat, remplis d’actions et de mouvements, possédaient leur rythme propre et étaient vécus par l’interne dans sa position de subordonné à Dieu. Au moment des prières (à la messe, au catéchisme, aux prières avant et après chaque activité), l’interne et le Frère assumaient la même position, tournés vers la transcendance. Dans les rythmes du dortoir, du réfectoire, de la salle de classe, des ateliers et des loisirs, l’élève était subordonné à Dieu, au Frère, au maître, à ses aînés. Il était donc soumis à une double pédagogie: celle de Dieu, qui “instruisait" les Frères, et celle de ces derniers, responsables directs de l’instruction des internes.

Les comportements à suivre tout le temps et dans chacune des activités routinières était prévus dans un Règlement implanté en 1927 qui fut appliqué avec encore plus de vigueur après 1930. l’article premier établissait que, étant protégés exclusivement par charité, les internes devaient manifester le plus grand respect et la plus grande vénération envers leurs supérieurs.

Ainsi la position occupée par l’interne dans l’espace du Pain des Pauvres déterminait-elle également le contexte (l’ambiance, le climat, le lieu (26)) dans lequel seraient vécus les différents temps, qui feraient désormais partie de l’histoire de l’élève, reconstruite et construite au sein de ce nouvel espace.

Ce furent ces composantes qui définirent, tout en la différenciant, la forme du travailleur “produit" par le Pain des Pauvres par rapport à d’autres processus instaurés dans les écoles professionnelles non catholiques de Porto Alegre entre 1930 et 1970, lesquels étaient étroitement associées à l’emploi contrôlé du temps et de l’espace de leurs élèves.

Il est certain que les expériences passées de l’interne exerçaient une influence, dans le sens de faciliter ou d’imposer des résistances à l’incorporation de valeurs et de comportements plus ou moins compatibles avec son habitus antérieur à sa venue à l’Orphelinat. Ce fut cependant ce cadre, rempli de principes austères, qui provoqua la rupture des dispositions acquises jusqu’alors, et la mise en place d’un nouvel habitus construit durant son séjour à l’Orphelinat, en tant que produit de la complicité entre cet espace et l’interne. (27)

Les remarques de l’un des Frères interrogés se rapportent aux stratégies mises en œuvre aux fins de l’instauration d’un nouvel habitus pour l’interne:

(. . .) la discipline était terrible car c’étaient des enfants qui venaient du ruisseau, (. . .) mais n’étaient acceptés que des enfants de familles légitimement constituées (. . .) Dans les bidonvilles, la vie est difficile (. . .) car on ne les acceptait au début qu’à partir de l’âge de huit ou neuf ans, pour qu’ils n’introduisent pas de vices (. . .). Cela a contribué à équilibrer (. . .) sauf que le régime était extrêmement sévère: ils ne sortaient pas de toute l’année, ils n’avaient pas de vacances (. . .) Pour maintenir la discipline, il y avait les punitions: rester debout, faire le tour de la cour, ne pas être admis dans l’équipe de football.

Malgré un espace réduit pour les initiatives et les décisions de l’interne, la possibilité d’interagir a toujours existé dans le cadre des rapports établis avec les autres membres du Pain des Pauvres. Ainsi, de la même façon que tout autre agent social, l’interne se constitua-t-il dans des rapports en quelque sorte déjà définis ainsi que dans ses prises de position face aux luttes constantes pour le pouvoir qui se déroulèrent au sein du Pain des Pauvres.

C’est pourquoi, dans ses rapports avec ses supérieurs, l’interne fut également un complice dans la constitution de ce “nouvel homme.” Le récit d’un ancien interne est un bon exemple de la façon dont les enfants tiraient parti des disputes avec leurs supérieurs:

Une autre fut ce qui arriva à (. . .). Le Frère en avait toujours après lui et au réfectoire, un jour, il lui donna des gifles, lui tordit le bras et le lança sur un panier de pains. Alors qu’il tombait sur le panier, il eut le temps de saisir un pain sans être vu par le Frère, ce fut sa vengeance. Il fut battu mais il s’en sortit avec deux pains contre un seul pour les autres.

Être discipliné presque tout le temps et dans tous les espaces avait aussi ses avantages:

À la Saint-Antoine ou à la Saint-Jean-Baptiste de La Salle, j'avais le privilège de travailler comme garçon. J'en profitais pour bien manger et même pour garder des choses pour après; je les mettais dans des pots de confiture vides que je cachais.

La principale stratégie pour instaurer une formation intégrale était celle d’occuper les internes et, encore plus, de contrôler l’emploi du temps, dans toutes les actions et dans tous les espaces, en tant que moyens de formation, indépendamment du besoin ou de l’initiative qui engageait l’interne, comme l’a si bien fait remarquer l’un des répondants.

(. . .) Il y avait un horaire pour tout. Pour aller aux toilettes, ne serait-ce que pour uriner, il y avait un local plus ouvert, plus public. Si c’était un gros besoin, il nous devions demander aux Frères la clé d’un autre cabinet, car, comme cela demandait plus de temps, c’était plus contrôlé.

Le temps du dortoir

Le temps du dortoir stipulé dans l’article 15 du Règlement disait que “le silence et la modestie sont de rigueur (. . .) pendant les heures de repos.” Les récits des anciens internes confirment la façon austère d’envisager le repos:

(. . .) l’on ne pouvait même pas bouger. Le Frère passait avec une baguette de bois, il contrôlait (. . .) et s’il nous prenait à bouger dans le lit, il battait, et ça faisait mal!

Malgré tout ce contrôle, l’interne trouvait toujours comment s’y opposer:

(. . .) Vous savez que les enfants ont toujours faim. Dans ma table de nuit, je gardais des pains rassis de quinze jours. Ils en étaient verts. Je mangeais, tranquille, ça ne m'a jamais fait de mal, ni à moi ni à personne. Je grignotais le pain comme une souris. Quelquefois, le Frère nous a attrapés.

Le temps du réfectoire

Le récit d’un Frère, qui fut préfet de discipline dans les années cinquante, confirme le contrôle prévu dans le Règlement pour les temps dans l’espace du réfectoire:

(. . .) Quand ils allaient au réfectoire, ils le faisaient en rang, en silence, tout se faisait par signaux. Le préfet de discipline avait une clochette, il la faisait sonner, comme ça, et ils savaient que le déjeuner était fini. Ils priaient et sortaient. Le chef de table levait la table et emportait tout à la cuisine. Une autre de ses fonctions était de vérifier si tous se servaient des portions égales, pour que personne ne fût privé.

Le temps de l’église

Un espace qui occupait un temps considérable de la routine quotidienne vécue par l’interne était celui de l’église, un endroit où était exigée, comme le dictait le Règlement, une attitude impeccable.

(. . .) Il y avait messe tous les jours; le dimanche, il y en avait deux, une à 7 heures et l’autre, à 9 heures (plus solennelle), à laquelle la communauté participait. La religiosité était quelque chose de très fort au Pain des Pauvres, si fort que je voulais devenir prêtre.

(. . .) Il y avait beaucoup de messes et j'y assistais toujours parce que mes parents et mes voisins y assistaient toujours, eux aussi. C’était un lieu de rencontre où je pouvais les voir.

(. . .) J'ai fondé la Jeunesse Ouvrière Catholique du Pain des Pauvres, avec les Frères pour transmettre le message social chrétien aux élèves.

(. . .) J'ai été enfant de chœur de nombreuses années.

J'ai été président de la Jeunesse Catholique, les présidents étaient choisis comme chez les francs-maçons, invités.

(. . .) J'ai participé à la Congrégation de l’Enfant-Jésus quand j'étais chez les petits, et après, quand je suis passé à l’atelier, j'ai été enfant de Marie.

Le temps du loisir

Le Règlement prévoyait aussi l’emploi du temps dans les lieux de récréation. l’article 29 stipule que “Les Orphelins iront à la récréation en ordre et en silence et attendront, en rang dans la cour, le signal.” l’article 30: “Ils ne s’éloigneront jamais du local de récréation sans la permission du Préfet.” À ce sujet, un ancien interne a dit:

Les Frères veillaient à ce qu’il se forme aucune bande, aucune amitié trop profonde, d’homosexualité et d’autres choses qui ont généralement lieu dans un internat. Les groupes ne pouvaient pas marcher isolés dans les locaux de l’école; les élèves étaient constamment maintenus occupés; dans les classes, il y avait l’appel; à l’heure des jeux, tous devaient participer, tous devaient intégrer le groupe en mouvement avec mouvement.

La force de cette exigence est impressionnante, imposant aux élèves un mouvement constant dans les divers espaces et temps. Tous les répondants ont fait allusion à cela, qui semble représenter quelque chose qui a mobilisé leurs vies, même après et hors de l’espace de l’internat.

(. . .) Pendant l’intervalle entre les classes du matin, vers neuf heures et demie, tous restaient dans la cour pour jouer (course, football, etc.). Sauf que tous devaient bouger, personne ne pouvait rester arrêté. Le Frère utilisait un sifflet et si quelque chose de mal se passait pendant la récréation, il sifflait et tous devaient s’immobiliser, se transformer en statue. Il dominait.

Il ne fait aucun doute que cet ancien interne a très bien saisi pourquoi il devait se maintenir en mouvement tout le temps. C’est qu’ainsi d’autres dimensions, ne s’encadrant pas dans l’internat, n’avaient que de très faibles chances de s’instaurer et de s’intégrer, voire dominer le nouveau système de dispositions que le processus était en voie d’implanter. En fin de compte, une telle stratégie avait pour but de neutraliser tout ce qui aurait pu signifier une menace contre le système organisé pour produire le “nouvel homme.”

Plusieurs temps de l’interne étaient vécus dans la cour, tous dûment contrôlés cependant pour qu’ils fussent occupés comme le prescrivait le Règlement.

Le temps hors du Pain des Pauvres

Les opportunités de circulation à l’extérieur de l’orphelinat étaient très rares, uniquement dans des occasions spéciales et où les actes et les comportements étaient également déterminés par le Règlement et observés avec attention. C’était le cas des excursions, du cirque, des défilés de la Semaine de la Patrie, des processions, des visites aux Autorités, des fêtes religieuses et des matchs de football dans d’autres institutions, où la consigne était de “parler à mi-voix,” de ne pas quitter le groupe et de “ne pas regarder par les portes et les fenêtres des maisons.”

À la fin des années cinquante et au début des années soixante, les divers moments où les internes réalisaient une activité récréative (et qui ont été photographiés) révèlent que, dans ces occasions-là, il existait, malgré le Règlement, un certain climat de décontraction parmi les internes et même chez les Frères.

l’interaction de l’interne avec les autres agents sociaux se faisait également dans les fêtes: la Saint-Antoine, Noël, les collations des grade, les spectacles en hommage à la Semaine de la Patrie et aux bienfaiteurs. Ces derniers étaient les personnes qui circulaient le plus dans l’espace du Pain des Pauvres, hormis les Frères, les internes et les employés de l’institution. l’objectif en était de légitimer le pouvoir des bienfaiteurs, par le biais du pouvoir que cette œuvre de charité représentait à l’époque, plus particulièrement au milieu des années soixante.

C’est pourquoi certains des temps de caractère plus social sont bien rappelés par les anciens internes, et sont toujours associés à la présence de ces personnages—les bienfaiteurs.

(. . .) À Noël ou à Pâques, les familles nobles, comme les (. . .) qui étaient des bienfaiteurs, pouvaient venir rendre visite. Sinon, personne n’y entrait.

(. . .) Ma marraine était (. . .) une bienfaitrice de l’orphelinat. C’est elle qui choisissait qui serait son filleul; elle me demandait si j'avais été sage, comment j'allais dans les classes et, à la fin de l’année, elle donnait des cadeaux de Noël. Il y avait aussi d’autres bienfaiteurs, les parrains, (. . .)

(. . .) La fête de la Saint-Antoine était traditionnelle. À l’église, il y avait trois jours de prières, mais dans la cour cela durait un jour à peine où des pétards éclataient, il y avait des feux, etc. À ces fêtes, les Frères étaient plus tolérants mais ils contrôlaient toujours tout. Ils ne se relâchaient jamais. Il y avait un couple qui organisait cette fête, toujours choisi parmi la haute société. Beaucoup de bienfaiteurs étaient présents à ces festivités.

(. . .) À la fête du 15 août, la Saint-Roque, c’était un bienfaiteur qui offrait le “barbecue.” Il y avait une messe, des fanfares, des jeux, etc.; c’était une solennité. C’était (. . .) qui offrait le “barbecue.”

d’autres temps vécus par les internes

Le temps alloué aux arts, qui était pour l’orphelin l’une des rares occasions de contact avec des situations extérieures à l’espace de l’orphelinat, était lui aussi discipliné; les activités théâtrales, musicales ou la chorale étaient supervisées ou conduites par un Frère, à une heure fixée de la routine quotidienne.

Les recommandations sur le temps de l’interne passé avec ses parents ou responsables étaient clairement détaillées dans le Règlement, au point de prévoir le jour, le local et le temps alloués aux visites.

Une partie du temps de l’interne était consacrée à sa tenue ou aux soins d’ordre physique: hygiène du corps et propreté des vêtements, traitement des maladies ou de problèmes causés par des accidents.

Le temps de la punition

Pour que tous ces temps fussent respectés dans les espaces préalablement indiqués, selon le Règlement et à la façon dont chaque responsable l’interprétait et l’appliquait—du Frère directeur à l’interne chef d’équipe—les punitions pour toute désobéissance allaient d’un simple avertissement adressé en privé à l’expulsion définitive de l’orphelin, en passant par les mauvaises notes de discipline.

Une constante dans les témoignages des anciens internes est la mémoire de la répression physique employée par les Frères, lorsqu’ils estimaient inconvenables les attitudes des internes, même si elles n’étaient pas prévues dans le Règlement. (28) Les témoignages se différencient quant à l’intensité de l’agression et donnent à entendre que celle-ci s’est adoucie à partir des années soixante. s’agissant de punition, cependant, tous les internes ont une histoire à raconter sur le temps vécu dans l’espace de l’orphelinat; quelques-uns la racontent de façon véhémente, tout en cherchant à déguiser leur indignation:

Le Frère préfet était très violent; il m'a donné beaucoup de raclées; beaucoup de baffes au visage; j'en étais écœuré mais je ne pouvais rien y faire et je n’avais personne auprès de qui me soulager ou demander protection; j'en ai porté les marques longtemps après. Il suffisait de rire ou de chuchoter dans les rangs pour être grondé et même agressé physiquement à coups de pied.

J'étais rebelle et étais souvent puni. Une fois, ce fut pour ne pas avoir participé à un pique-nique à la Pedra Redonda. J'en suis resté visé. Et tout ça alors que j'appartenais aux grands (. . .) Les punitions étaient diverses: faire cinquante fois le tour de la cour “immaculée" en courant et ramasser cinquante pièces (des saletés); ils nous poussaient avec violence; ils nous tiraient l’oreille; ils nous tiraient les cheveux; ils nous giflaient. Des baffes à en tordre la tête; ces monstres avec des mains . . .

(. . .) Le Frère portait la soutane et dans poche il gardait une ceinture. Quand un élève parlait en classe, il en donnait deux coups sur le dos de l’élève.

(. . .) Une fois, je suis resté trois moins au coin à regarder le mur. Les autres sortaient de la salle et allaient jouer dans la cour, pendant que je restais puni. Je n’avais pas dû faire quelque chose de grave, car je ne m'en souviens pas.

La principale punition, quand je suis entré, c’était de rester interne en permanence, ne pas sortir dans les rues, ni même pendant les vacances. C’était la principale punition parce que pour moi c’était comme la prison. Une fois, j'ai reçu un coup de (. . .) parce qu’il croyait que j'avais fait quelque chose dans les rangs. C’est la punition la plus grave que je ne rappelle avoir subie. Un autre type de punition, c’était de nous tondre le crâne.

CONCLUSION

La trajectoire de la formation instaurée au Pain des Pauvres a été associée à l’approfondissement d’une nouvelle pédagogie, proposée et mise en œuvre par des membres de l’Église Catholique. Ses débuts remontent à 1895 avec la création de l’Abri pour mères veuves et leurs enfants, transformé ensuite en orphelinat (1916) placé sous la responsabilité des Frères de La Salle, où un enseignement rudimentaire était donné sur quelques métiers jusqu’à la mise en place d’ateliers qui allaient être à l’origine, après 1930, du Lycée des Arts et Métiers.

Ainsi, étant donné les conditions montrées ci-dessus et plus particulièrement la rigueur par laquelle l’espace et le temps étaient contrôlés tout au long du processus, l’interne du Pain des Pauvres incorporait-il un nouvel habitus, érigé dans les rapports avec les autres agents sociaux. Ce fut aussi à travers ce système de règles—l’habitus—plus ou moins ajustées aux positions des internes que furent mises en œuvre les possibilités qu’elles contenaient. (29) En fonction de quoi il est permis de dire que l’ancien interne de cette institution a représenté un “produit de l’histoire, de l’histoire de tout le champ social et de l’expérience accumulée à travers une trajectoire donnée dans un sous-champ": le Pain des Pauvres, en tant que sphère du champ religieux.

Il convient de rappeler que les conditions favorables à la mise en place d’un habitus se trouvent dans le domaine familial ou dans des régimes d’internat. Les dispositions définissant l’habitus sont incorporées, pour la plupart, durant l’enfance. Elles ne sont cependant pas immuables dans le temps et elles peuvent changer en fonction des expériences auxquelles les agents se voient exposés. Autrement dit, “l’habitus est durable, mais non pas immuable.” (30)

Ce fut donc à travers un rythme imposé dans la réalisation des diverses activités prescrites à l’orphelin interne, lesquelles occupaient tous les temps de sa routine et dans les limites définies et restreintes de l’espace, que la formation dans cette œuvre de bienfaisance—conduite par des représentants de l’Église Catholique—qui, tout en gravant une forme qui représenta des limites au développement de l’interne en tant qu’être intégral, instaura une certaine compétence ("savoir-être") (31) dans ce futur travailleur.

Quelques témoignages d’anciens élèves de cette école professionnelle, aujourd’hui retraités, confirment cela:

(. . .) Je suis sorti menuisier du Pain des Pauvres. J'ai travaillé comme instructeur auprès du secrétariat de l’Éducation. J'ai été affecté 25 ans à la menuiserie de ce même Pain des Pauvres; j'ai également travaillé à l’école technique Parobé. J'ai aussi travaillé à la menuiserie de la Fondation pour le Bien-être des enfants mineurs . . .

(. . .) J'ai travaillé dans une imprimerie de la rue Dr. Timóteo à Porto Alegre. J'ai travaillé sept ans à la Banque Nationale du Commerce, et, pendant 25 ans, à la Banque du Brésil, après avoir été admis sur concours.

(. . .) Après mon diplôme, j'ai travaillé à l’atelier. Peu de temps après, je suis devenu chef de tour, après, chef d’atelier et j'ai été gérant technique. Quand je suis parti, j'ai été engagé comme gérant technique d’une entreprise.

Ces propos mettent en évidence que les dispositions générales (structurelles, structurées, et structurantes ) qui constituent la formation dans les écoles libres de confession catholique sont mises en œuvre et incorporées par le biais de pratiques et d’actions dont les temps et les espaces sont clairement définis et contrôlés, et maintenus par un jeu de rapports de pouvoir entre les divers agents sociaux engagés dans ce procès: plus particulièrement entre le champ du pouvoir et le champ religieux et des autres champs qui constituent l’espace social.

En fin de compte ce fut ainsi que le temps et l’espace se transformèrent en moyens de formation dans les écoles libres de confession catholique. Par l’intermédiaire de cette façon de former, les représentants de l’Église Catholique ont ainsi exercé depuis des décennies un rôle très important par leurs actes et initiatives visant à la production d’individus à partir des normes, des valeurs et des comportements liés aux dispositions exigées par le développement de l’industrialisation et l’urbanisation des habitants et des travailleurs de la ville de Porto Alegre et des villes voisines durant notre siècle et plus particulièrement jusqu’en 1970.


NOTES

1. Les idées énoncées dans ce texte se rapportent à des aspects du phénomène analysé dans: Julieta B.R. Desaulniers, "Travail: l’école du travailleur?" (thèse de doctorat, Université Fédérale du Rio Grande do Sul—UFRGS, Porto Alegre, Rio Grande do Sul, 1993). Ce travail a reçu l’appui financier du CNPq (Conseil National du Développement Scientifique et Technologique).

2. Défini comme “système de dispositions durables et transposables, structures structurées, prédisposées à fonctionner comme des structures prédisposantes.” In Pierre Bourdieu, Le sens pratique (Paris: Éditions de Minuit, 1980), 88.

3. Pierre Bourdieu, Coisas ditas, trad. Cóssia R. Da Silveira et Denise Moreno Pegorim (São Paulo: Editora Brasilieuse, 1990), 63.

4. Les entrevues furent la source privilégiée pour reconstruire le quotidien de la formation donnée dans cet établissement ainsi que dans d’autres écoles catholiques étudiées à Porto Alegre. Les autres sources consultées, plus particulièrement les documents écrits (dans l’établissement Pain des Pauvres ou dans les archives publiques) ont servi de contrôle aux documents oraux, afin de conférer le maximum de rigueur à l’ensemble des informations obtenues dans ces entrevues.

5. Rapport du Secrétariat aux finances de l’État du Rio Grande do Sul (1919), Porto Alegre/RS, p. 17.

6. Paul Singer, Desenvolvimento econômico e evolução urbana, trad. Bruno Magne (São Paulo: Editora Nacional, 1977), 173.

7. Bulletin de la direction des Statistiques (Section Démographie) An II (Porto Alegre: Editora Globo, 1909), 29, 35.

8. Il est à noter que certains biens de consommation collective ne commencèrent à être installés qu’au début du vingtième siècle (1906-8), tels le services de traction électrique et les tramways; le système d’égout, commencé en 1908 et inauguré en 1913; l’éclairage électrique remplaça celui au gaz en 1907.

9. Idem, 18-21.

10. Journal A Federação [Porto Alegre] 22, no. 3, 09/06/1891.

11. En 1864, le Père Cacique fonde l’orphelinat féminin Sainte-Thérèse; en 1871, année de la fondation par l’État de l’École Normale, il collabore activement à son organisation et à son fonctionnement. En 1881, il fonde l’Asile de Mendicité et, en 1892, la Société Humanitaire Père Cacique qui coiffait les œuvres déjà en place ou toutes les autres à venir, tel l’Asile de Mendicité qui ne fut inauguré qu’en 1898, ainsi que l’Asile Saint-Joaquim, dont la construction, entamée au tournant du siècle, ne fut conclue qu’en 1932.

12. Entendu selon la conception de Gaston Bachelard (O novo espírito científico [Lisboa, Portugal: Edições 70, 1986], 109), qui définit un cas exemplaire comme celui contenant les principaux traits particuliers des autres cas qui lui ressemblent et, par là, condensant les dimensions les plus importantes qui font un tout du phénomène. Les principaux éléments qui font du Pain des Pauvres un cas exemplaire parmi les écoles de confession catholique de Porto Alegre sont les suivants: le temps d’existence où il s’en tient à ses buts initiaux (c’est-à-dire, depuis 1895, à la formation des couches populaires; le plus grand nombre d’élèves (environ 2 000 entre 1920 et 1970); le plus grand nombre de bâtiments: menuiserie, typographie (diverses spécialités), mécanique, cordonnerie (jusqu’en 1940); les machines-outils des ateliers formant le Lycée des Arts et Métiers, plus nombreuses et plus avancées; des installations plus grandes et mieux équipées, pouvant recevoir plus de 300 internes par an.

13. C’est là une référence récurrente dans les documents consultés dans les archives des écoles de confession catholique.

14. Entendue ici en tant que système symbolique structuré, fonctionnant comme principe de structuration. Dans Pierre Bourdieu, A economia das trocas simbólicas, trad. Sérgio Miceli e outros (São Paulo: Editora Perspectiva, 1987), 45.

15. Ce qui est d’ailleurs le cas pour toute organisation sociale jouissant d’un degré plus ou moins élevé d’autonomie dans les rapports instaurés avec un contexte donné, traduisant, d’une manière particulière et à son propre rythme, les changements sociaux qui l’affectent. Dans Jacques Palard, Pouvoir religieux et espace social (Paris: Éditions du Cerf, 1985), 19.

16. Alain Accardo, Initiation à la Sociologie (Paris: Éditions Le Mascaret, 1983), 55, 60, 139.

17. R. Henrique Justo, La Salle, patrono do Magistério—vida, biografia, pensamento, obra pedagógica (Porto Alegre: Librairie Santo Antônio, 1961), 165.

18. Dans ce contexte, le terme éduquer se rapporte à un processus dont le but est d’assumer une forme donnée grâce à un ensemble de présupposés traçant les intérêts et les besoins d’une certaine réalité sociale, telle qu’elle est entendue dans le cadre de cette recherche, à savoir la catégorie analyse-formation.

19. In Revista inter-provincial de reflexão e comunicação 14, no. 53, p. 52.

20. Jean-Baptiste de La Salle, Conduite des Écoles Chrétiennes (édition organisée par F. Anselme, avec introduction de notes comparatives) (Paris: Rue de Sèvres, 1951).

21. Idem, p. 6 (se réfère à la partie manuscrite, qui a été éditée).

22. Cet ouvrage fut, par exemple, présenté par M. Champagnat dans sa condition de fondateur de la congrégation des Frères maristes, comme le Guide Didactique à être suivi par ses Frères, et dont l’utilité n’a pas cessé à ce jour. Dans Pierri Zind, O bem aventurado Marcelino Champagnat (Porto Alegre: Édition Centre d’Études Maristes, s.d.), 204.

23. Nous utilisons ici la conception de Pierre Bourdieu, qui définit champ comme étant un “système de détours de niveaux différents et rien, ni dans les institutions ou les agents, ni dans les actes qu’ils produisent, n’a de sens si ce n’est du point de vue relationnel, par le biais du jeu des oppositions et des distinctions.” Dans Pierre Bourdieu, O poder simbólico, trad. Fernando Tomaz (Lisbonne: Diefel, 1989), 179. l’auteur souligne que le champ “est constitué de forces, variant selon les positions occupées par les agents et les luttes concurrentielles tendant à conserver ou altérer le champ de forces. C’est la lutte entre les agents qui fait l’histoire du champ, ce dernier étant d’ailleurs le lieu même de luttes.” Dans Pierre Bourdieu, “Le champ littéraire,” Actes de la Recherche en Sciences Sociales [Paris: Éditions de Minuit] no. 89 (septembre 1991), p. 5.

24. Selon la pensée de Jean-Baptiste de La Salle. Dans Justo, La Salle, patrono do Magistério, 35.

25. Les témoignages cités dans cette étude se rapportent aux entrevues effectuées avec d’anciens internes du Pain des Pauvres, qui y étudièrent entre 1930 et 1970. Il est certain que leurs souvenirs de faits vécus il y a si longtemps ne peignent pas la même image qu’à l’époque de leurs études: ils ne sont plus les mêmes, leur perception a souffert des altérations et, partant, leurs idées, leurs jugements de valeur et de la réalité. Nonobstant cela, la mémoire est une expression de leur relation avec l’espace institutionnel du Pain des Pauvres où ils passèrent plusieurs années de leur vie; c’est pourquoi les registres sont très importants—le souvenir faisant survivre le passé—pour appréhender les principales caractéristiques et l’extension du processus éducatif, dont l’objectif était de former des travailleurs dans un esprit chrétien. Pour plus de détails sur l’importance et le sens de la mémoire, voir Maurice Halbwachs, La mémoire collective (Paris: Presses Universitaires de France, 1950), entre autres auteurs ayant abordé cette question.

26. En tant qu’espace construit dans une temps donné et sa dimension éducative, la catégorie “lieu" est analysée dans l’étude de António Viñao Frago, “Del espacio escolar y la escuela como lugar: propuestas y questiones,” Revista de Historia de la Educación [Ediciones Universidad de Salamanca] nos. 12-13 (1993-94).

27. Pierre Bourdieu, Réponses—pour une anthropologie réflexive (Paris: Le Seuil, 1992), 103.

28. l’on remarque que, dans certaines conditions, La Salle a permis l’emploi de la baguette et de la férule. Il disait qu’il fallait donner un, au maximum deux coups avec la férule et seul le Frère autorisé par le directeur pouvait avoir une baguette dans la salle de classe. Dans Justo, La Salle, patrono do Magistério, 193.

29. Bourdieu, “Le champ littéraire,” p. 36.

30. Bourdieu, Réponses—pour une anthropologie réflexive, p. 109.

31. Compétence devant être entendue ici comme la capacité pour l’individu d’utiliser/ d’appliquer les connaissances de façon efficace sur les objets d’actions. Dans Pierre Gillet (dir.), Construire la formation (Paris: Éditions E.S.P., 1991), 72.


Historical Studies in Education/Revue d’histoire de l’éducation 9:2 (Fall/automne 1997)