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Renée Joyal. Les enfants, la société et l'État au Québec,
1608-1989. Jalons. Montréal: Cahiers du Québec, HMH, 1999.
325 p.
Renée Joyal (dir.). L’évolution de la protection de
l’enfance au Québec. Des origines à nos jours. Entre
surveillance et protection. Montréal: Presses de
l’Université du Québec, 2000. 227 p.
Dans le premier ouvrage, Renée Joyal énumère et explique
brièvement toutes les lois relatives aux enfants adoptées au
Québec depuis la Nouvelle-France jusqu’en 1989, date de
«Convention internationale des enfants» à laquelle le Québec a
adhéré. Elle nous présente un ensemble d'informations juridiques,
sociologiques et historiques sur ce vaste ensemble de lois. De
plus, chaque loi est suivie de la liste des modifications
ultérieures qui ont été appliquées. La somme des informations
contenues dans l’ouvrage est donc considérable et peut
constituer un utile instrument de travail. En effet, les
domaines suivants sont couverts: situation légale des enfants,
lois scolaires, lois concernant le travail des enfants, lois
créant les institutions destinées aux enfants, lois concernant
la protection de l’enfance, lois concernant la santé des enfants.
Des photographies illustrent les chapitres ainsi que des
encadrés formés de textes d’opinions, de documents d’époque ou
de longues citations tirées d’ouvrages spécialisés. C'est une
formule intéressante qui ajoute de l'intérêt à l'ouvrage. Ceci
dit, on doit procéder à quelques remarques critiques.
Tout d’abord, l’ouvrage n’offre pas les informations
théoriques et conceptuelles pertinentes, susceptibles de nous
aider à comprendre le contexte global de l’évolution législative
présentée. On ne fait pas de distinction entre les âges des
enfants de sorte qu’on trouve autant des lois relatives aux
grands adolescent-e-s qu’aux tout petit-e-s. Par ailleurs, si
l’auteure démontre habituellement une bonne connaissance des
études spécialisées sur cet objet d’études, on note, dans sa
bibliographie, quelques oublis notables et la présence
d’ouvrages complètement dépassés.
La périodisation fait aussi problème. Le point de départ,
1608, ne fait pas de sens: c’est la date d'une expédition
commerciale. Il vaudrait mieux utiliser une date à caractère
législatif: 1663, par exemple, qui établit les structures
administratives, politiques et
judiciaires de la Nouvelle-France. Les balises de chaque
période ne sont nulle part justifiées. De plus, on observe une
différence notable entre la structure du premier chapitre et
celle des chapitres suivants. Cette différence semble un choix
éditorial. Le premier chapitre, qui couvre une très longue
période, «1608-1868. Un immobilisme relatif», propose des
informations historiques globales à travers trois sous-périodes:
«la Nouvelle France», «Les débuts du régime britannique» et
«Après 1830». L’auteure aborde dans ce chapitre la question du
statut des enfants, légitimes ou illégitimes, les rares
institutions scolaires et les œuvres charitables destinées
spécifiquement aux enfants. Le plan du chapitre est linéaire et
nullement explicatif. À partir du second chapitre, l'auteure
adopte un point de vue chronologique un peu mécanique, et chaque
«loi» est brièvement présentée à la suite d’une courte section
contextuelle. De toute évidence, la multiplicité des domaines à
couvrir présentait un défi de taille: aussi l’auteure a-t-elle
choisi d'énumérer les lois plutôt que de les insérer dans un
récit explicatif. Les éléments de synthèse ne figurent que dans
la brève introduction. On note aussi une tentative en ce sens
dans les titres des différents chapitres: «1869-1920: Des
interventions à la pièce»; «1921-1943: Premiers efforts de
structuration»; «1944-1970: Entre traditionalisme et réformisme»;
«1971-1989: Droits des enfants et déclin de l’État». Mais les
concepts utilisés dans les titres ne sont nulle part explicités,
notamment le «déclin de l’État» diagnostiqué dans le titre de la
dernière période abordée. Cela diminue, à mon sens, la portée de
l'ouvrage car le lecteur peut difficilement comprendre la
litanie de lois qui figurent dans chaque chapitre. Enfin, il est
difficile de savoir si la perspective globale est administrative
ou éducative. On passe continuellement de l’une à l’autre sans
que rien ne soit clairement précisé.
On note aussi des omissions. Dans le dernier chapitre, à la
section où elle aborde la confidentialité des dossiers médicaux,
l’auteure n’aborde pas la difficile et importante question de
l’avortement pour les adolescentes. Pourtant une section
particulière aurait dû être consacrée à cette situation devenue
un important problème social.
Cet ouvrage vise un très large public: «toutes les personnes
qui s'intéressent aux enfants» ainsi que les «étudiants et
chercheurs qui veulent explorer ou approfondir l'un ou l'autre
aspect de ce sujet inépuisable» (p. 4). L’ouvrage se lit
facilement et on note un effort certain de lisibilité et de
clarté. Mais les notes infrapaginales étant peu nombreuses, la
portée scientifique du livre s’en trouve limitée. De fait, il
s’agit plutôt d’un ouvrage de vulgarisation intelligente.
Par ailleurs, la recherche couvre un champ très vaste et
certains éléments auraient pu être retirés, notamment plusieurs
références à des fondations éducatives qui ne sont pas
strictement des lois, mais plutôt des initiatives privées.
Mentionnons, entre autres, les fondations des premières écoles
ménagères, la création du premier collège pour filles, les
classifications des écoles publiques. L’auteure aurait dû
souligner, au moins, que ces «fondations» ne relèvent pas de
l'autorité éducative officielle, ce qui traduit l'absence de
volonté publique de développer l'instruction des filles.
Trouve-t-on dans ce long survol une période plus «heureuse»
pour la situation des enfants? Le contexte actuel est-il en «recul»
ou en «progrès» par rapport aux périodes précédentes?
Existe-t-il des critères pour évaluer chacune des lois? Ces
questions difficiles ne sont certes pas résolues. On trouve
toutefois dans l’introduction du dernier chapitre une référence
à l’«effondrement des valeurs» (p. 241). Il s'agit là d'un
jugement moral qui convient mal à ce type d’ouvrage descriptif.
Il faudrait plutôt parler de transformation des valeurs. Ainsi
se trouve illustrée la difficulté d’aborder ces questions sans
faire intervenir des jugements qualitatifs. L’auteure, qui
utilise beaucoup le point d’exclamation, a sans doute eu du mal
à se situer dans une position neutre. Comme plusieurs d’entre
nous, elle attend encore un ensemble de législations qui
contribueront vraiment à améliorer le sort des enfants.
Une dernière remarque : on comprend mal pourquoi l'auteure a
glissé une section sur les «orphelins de Duplessis» (p.
210-214). Est-ce parce que cette question se retrouve dans les
médias depuis quelques années? Quoi qu’il en soit, cela dérange
l'ordonnance de l'ouvrage, car il ne s’agit pas d’une loi
proprement dite. Cette section aurait dû constituer un encadré
ou être placée en annexe.
En définitive, un ouvrage tel celui-ci s’avère utile en
raison des longues recherches qu’il permet d’éviter. Mais il
faudra conserver à l’esprit que cette consultation devra être
complétée par des lectures plus substantielles.
Justement, l’auteure a publié l’année suivante un second
ouvrage qui réunit des articles sur les mêmes questions. On
trouvera: «L’enfant sans famille» d’André Morel qui porte sur
l’Ancien Régime; «L’acte concernant les écoles d’industries
(1869)» de Renée Joyal; «Protéger pour prévenir la délinquance»,
sur la mise en application de la Loi sur les jeunes délinquants
de 1908 à Montréal, de Jean Trépanier; «L’adoption, l’Église et
l’État» de Dominique Goubau et Claire O,Neil, qui expose les
origines tumultueuses de l’institution légale de l’adoption; «La
loi québécoise de protection de l’enfance de 1944», de Renée
Joyal et Colette Chatillon, où les auteurs exposent les idées
respectives des partisans et des adversaires de
l’institutionnalisation des enfants; «Les lois de protection de
la jeunesse de 1950-1951», de Renée Joyal où sont présentées les
modalités du paternalisme des institutions québécoises; et enfin
«La loi sur la protection de la jeunesse de 1977», de Renée
Joyal et Mario Provost, loi qui témoigne des principes généreux
(respects des droits des jeunes, reconnaissance de leurs
responsabilités aussi bien que de leurs besoins particuliers,
objectifs de rééducation et de réinsertion sociale) qui
caractérisent désormais la législation québécoise. Dans chacun
de ces textes, on examine l’origine, les enjeux et la portée de
chacune des questions examinées. Solidement documentés, tous ces
articles permettent de dégager les grandes lignes d’évolution de
la protection de l’enfance au Québec. Dans chacun des dossiers,
on constate que l’opposition entre l’Église et l’État s’est
longtemps faite sur le dos des enfants qu’on prétendait protéger.
Cet ouvrage devient donc l’indispensable complément du premier.
Renée Joyal se présente comme une chaude partisane de la
«protection éclairée» et jette un regard critique sur les
pratiques plus répressives apparues dans l’Amérique
anglo-saxonne à la fin du XXe siècle.
Micheline Dumont
Université de Sherbrooke |